Encore sur une chaise. Mais cette fois, ses mains sont hors d'états de nuire, accrochés sur les accoudoirs par des bracelets de fer. Il ressent un vide en lui, il sent que c'est certainement fini. Mais il pousse son esprit à croire le contraire, il faut qu'il soit fort. Il fait face à cet immense océan de tristesse et de désespoir, dont chaque vague ne fait que ravager un peu plus son c½ur, dont chaque brin d'algue ne fait que resserrer ses chances de finir sa vie dans une pièce froide, munit d'ouvertures garnis de barreaux, rayant l'astre du jour. Pourtant, il tient bon, alors que tout le pousse à perdre misérablement espoir. Il le sait, son âme est alertée, elle a perdu une partie d'elle-même, Tom est mort.
L'agent en face de lui frappe sur son bureau, il le contraint à avouer ce qu'il n'a pas fait.
- Vas-tu parler ?
Son visage est rouge de colère, son front est perlé d'énervement. Seulement, Bill n'a pas à avouer une faute qu'il n'a pas commise.
- VAS-TU PARLER ?!
Il frappe avec son poing sur la surface du bureau. Les larmes de Bill l'excusent en silence, silence que l'agent n'entend pas.
- PARLE BORDEL DE MERDE !
Bill lève ses yeux à demis clos et fixe l'agent dans le fond des pupilles. Il ne lui reste que sa voix pour le sortir de ce cauchemar. L'agent cherche sur son ordinateur, puis lit à voix haute, le plus calmement que son excitation le lui permet :
- Bill Kaulitz, 17 ans, un frère jumeau, des parents divorcés, résidant à Magdeburg chez sa mère étant hôtesse de l'air, lycéen. Poux-tu me dire qui s'occupe de vous ? Votre mère n'étant jamais là ?
- Ma tante, répond le jeune homme en essayant de dissimuler ses sanglots.
- D'accord... n'était-elle pas là lors du meurtre ?
Il l'a bien prononcé, meurtre, Tom n'est définitivement plus là, voilà la cause du coup de téléphone tout à l'heure. Le débit de larmes redouble d'intensité.
- Non... elle... je ne sais pas où elle était, explique Bill.
- Oui... il y avait-il des tensions entre ton frère et toi ?
- Non ! Mais puisque je vous dis que je ne l'ai pas tué ! S'emporte le garçon.
- Calme-toi ! Les preuves nous disent le contraire !
- Mais analysez le couteau avec vos machins, vous verrez que je ne suis pas le seul à l'avoir touché !
- Les seules empruntes digitales qui figuraient sur le manche étaient les tiennes !
Là, Bill ne comprend plus. L'assassin lui a remit le couteau en main propre, après l'avoir épargné. Mais cela avait été si rapide, Bill ne se souvient pas.
- Avait-il des gans ? demande l'agent.
- Je... je n'en sais rien...
- Tu prétends ne pas l'avoir tué mais tes explications sont moindre mon garçon. Il est tard, nous n'avons avancé en rien, mais nous continuerons demain. Mes agents vont te reconduire chez toi, mais tu seras surveillé par deux veilleurs.
Il prend un micro et annonce la fin de l'entretien. Une porte s'ouvre, deux personnes se chargent de rendre à Bill l'utilité de ces mains. Puis on le reconduit chez lui, deux agents restent dans la maison et parlent avec sa tante, qui est rentré, et qui éclate en sanglot en apprenant la nouvelle. Bill monte dans sa chambre pour pleurer en paix, sur le lit qu'il occupait encore hier soir avec son frère. A présent, ces nuits, il les passera seul.
Bill non plus ne comprend pas pourquoi cette personne dont il ne connaît ni le nom ni le visage a voulu tuer Tom. Qu'est ce que Tom a bien pu lui faire ? Cela demeure un mystère. Bill n'en sait rien. Personne n'en sait rien, sauf le principal concerné qui a emporté ce secret dans sa tombe.
Bill se dit qu'il faut qu'il dorme, car demain, outre les entretien qu'il devra avoir avec les agents, il serra certainement assaillit par les questions des journalistes qui veulent savoir, mais sans pour autant compatir pour la mort de son frère.
Le lendemain, Bill se réveille, mal et triste. Il descend à la cuisine, même s'il n'a pas vraiment faim. Il sait que la journée va être longue. A peine entre-t-il dans la pièce que sa tante lui saute au cou. Elle pleure, Bill la serre contre lui, pleurant aussi. Aucun ne parle, le silence suffit à lui seul pour exprimer ses peines. Puis, comme si elle avait eut honte de son attitude, elle s'éloigne de Bill et dit le plus sereinement possible :
- Va t'habiller, je vais te préparer ton déjeuner, les policiers vont bientôt arriver.
- Ne devaient-ils pas rester ici ? S'étonne Bill.
- Si, mais je leur ai dis que je saurai me débrouiller seule avec toi... explique-t-elle en mettant en route la cafetière.
Bill attend un peu avant de demander :
- Tu ne penses pas que j'ai fais ça hein ?
Sa tante le regarde, avec une profonde sincérité luisant dans ses yeux.
- Non.
Bill soupire, soulagé. Sa tante sort une baguette du four, se qui répand une odeur alléchante de pain chaud dans tout le rez-de-chaussée. Bill s'apprête à monter se laver quand une dernière question lui vient :
- Je n'irai pas au lycée ?
- Non, pas avant qu'ils aient proclamé ton innocence. Va te préparer maintenant.
Le jeune homme monte dans la salle de bain, se déshabille et s'engouffre dans la cabine de douche. Il fait couler l'eau, puis s'abaisse pour prendre son tube de champoing. A côté, il y avait la petite bouteille de gel douche qu'utilisait Tom. Bill la prend, l'ouvre et respire le parfum qui s'en dégage, qui se rapprochait de l'odeur corporelle de son frère. Ses yeux lui piquent, mais il se retient de verser des gouttes. Il se dépêche de se laver les cheveux et le reste du corps, puis il coupe l'eau et attrape une serviette négligée par terre, à côté de la douche. Il s'essuie, sort et s'habille. Il brosse ses longs cheveux noirs et les sèches en les ébouriffant au maximum. Il tartine son visage de crème puis entour ses yeux d'une épaisse couche d'eyeliner noir. Il passe de multiples colliers tête de mort autour de son cou et une ceinture à clous dans les passants pour serrer son jean déjà fort moulant. Enfin il enfile ses bottes en cuir noir à talons compensés, puis il redescend à la cuisine. Il y trouve sa tante en train de tremper un morceau de pain beurré dans son café. Bill s'assoie à côté d'elle, devant un bol et deux tartines. Tous les deux mangent, en silence.
Bill avalait sa dernière bouchée quand on toque à la porte.
- Va-y, tu es plus habillé que moi... dit sa tante encore en robe de chambre.
Le jeune homme se lève, tourne la clef dans la serrure et ouvre la porte. Il se retrouve nez à nez devant l'inspecteur, qui dévisage le garçon habillé d'une veste noir en cuir et d'un pantalon déchiré.
- Mr Bill Kaulitz ? demande-t-il.
- Oui c'est moi... dit le garçon de sa voix fluette.
L'inspecteur sourit en voyant ce jeune homme totalement efféminé. Mais ce style savamment androgyne, c'est ce qui caractérise le plus Bill.
- Bien... êtes-vous prêt pour aller au commissariat ? demande l'agent.
- Oui, nous pouvons y aller... j'arrive dans une minute, souffle le jeune homme.
Bill rentre dans la maison et va embrasser sa tante, qui lui souhaite courage et qui lui demande de lui tenir au courant de l'avancement de l'affaire.
Le jeune homme sort, l'inspecteur l'accompagne jusqu'à sa voiture. Aucun ne parle, le trajet se passe au son mécanique du moteur. Bill ne veut pas aller là-bas, il a peur de ce qui peut bien lui arriver, tout ce qu'il veut, c'est l'impossible, c'est Tom contre lui. C'est son odeur se mélangeant à la sienne, c'est ses cheveux s'emmêlant aux siens, c'est son esprit réconfortant contre son âme déchirée. Parce que quand Bill allait mal, Tom était là et sa simple présence lui suffisait à se sentir bien mieux. Mais maintenant, il est seul, coupé à demie, ayant perdu la moitié de lui-même.
La voiture ralentit et se gare devant un grand bâtiment: le commissariat. Ça fait deux fois que Bill y vient. Ils sortent de la voiture, l'inspecteur le traîne jusqu'à l'entrée. Aussitôt dans le hall, plusieurs gardes encerclent Bill comme s'il portait sur lui une bombe. Il lui font enlever ses bracelets à pointes et ses mitaines, ils lui passent des menottes, juste au cas où, mais elles sont moins serrées qu'hier soir. Ils le mènent dans la même salle, sur la même chaise, devant le même agent. Le jeune homme frissonne à l'idée d'être enfermé là pendant des heures, là où, avant lui, des criminels ont imprimé le son de leur voix dans les murs blindés.
L'agent s'accoude sur le rebord de son bureau, puis il demande calmement:
- Tu as bien dormis?
Bill, surprit par cette réponse, dit simplement:
- Non.
- C'est bien dommage, car tu es là pour bien du temps, il va t'en falloir de l'énergie.
Ce n'est, à vrai dire, pas ce qui inquiète le plus le garçon.
- Oublions tout ce qui a été dis hier soir, veux-tu? Maintenant, raconte-moi tout depuis le début dans le moindre détail...
Et c'est ce qu'il fit. Mais ils n'était pas plus avancé sur les causes du meurtre. Par contre:
- Tu étais avec un amis dans ta chambre, c'est ça? Mais tu es descendu sans lui et tu as vu ton frère par terre, l'assassin à genou sur lui?
- Oui...
- Mais te souviens-tu de son visage?
- Il était... brun, je crois, ou... blond... je ne sais plus... il était tout en noir, un bandana sur le visage...
- Non, je parle de signes particuliers, des cicatrices, des tatouages?
- Je ne sais pas...
L'agent soupire.
- Nous avons examiné le corps ce matin, les coups ne portent pas de trace, il n'y a aucune emprunte, on en a déduit que ça ne peut pas être toi... Seul le couteau...
- Et je n'ai touché que le couteau car il me l'a mis en main sans que je ne puisse faire quoi que se soit, coupe Bill.
Ça méritait d'être claire.
- Oui, et ton ami t'as vu ainsi, avec le corps à tes pieds.
- Oui...
Cette conversation est totalement inutile, pense Bill.
- Et bien si ce que tu dis est vrai, tu es innocenté.
Bill fixe de son regard noir et impassible l'agent. Tout cela est stupide, il lui a fallut expliquer à deux reprises ce qui s'est passé pour obtenir gain de cause. Enfin, maintenant c'est fini...
- Tu es donc libre, mais nous te retenons pour témoignage.
Ou peut-être pas encore fini. Bill s'emporte, Bill sature:
- Mais je viens de témoigner, maintenant foutez-moi la paix!
- Bientôt, une dernière chose pour aujourd'hui... votre frère avait-il de relations tendu avec quelqu'un? Au lycée?
- Je... non, je n'en sais rien.
Bill disait connaître son frère par c½ur, mais en fin de compte, il s'était peut-être trompé...
- Bon... soupire l'agent, nous allons continuer les enquêtes, et nous te tiendrons au courant. L'inspecteur va te reconduire chez toi.
Comme le soir précédent, il appelle deux agents au micro qui le reconduisent dans le hall, où l'inspecteur l'attend déjà. Comme la première fois, il dévisage les traits fins du garçon. Puis il le ramène chez lui.
La tante de Bill l'attend sur le pallier, le fait entré. Elle referme la porte précipitamment, comme si des songes suspects voulaient s'échapper de cette maison. Elle prend le visage aux joues humides de Bill dans ses mains et embrasse son front, dans son pur rôle de seconde mère protectrice.
- Alors? Demande -t-elle inquiète.
- Ils m'ont relâché... mais ils n'en savent pas plus sur la personne qui a...
Bill ne veut pas terminer sa phrase, il laisse les larmes et le silence s'en charger à sa place, et enlace sa tante. Sa tant, il l'aime. Sa tante, c'est plus que ça mère. Sa tante, elle n'est pas mariée, elle n'a pas d'enfants, c'est la petite s½ur de sa mère, qui autrefois était considéré comme le vilain petit canard de la famille. Sa tante, elle n'est pas très grande, elle n'est pas très belle, mais elle est si sincère, si gentille... elle aime tellement ses neveux... ou plutôt son neveu. C'est comme si elle vivait pour eux. Elle les aime comme s'ils étaient ses enfants, ils comblaient à deux un manque qui n'aurait jamais été assouvit. Mais maintenant Bill est seul, sa tante l'aime, heureusement qu'elle est là. Car sa mère, Bill ne la connaît que de visage. Jamais il ne la voit, jamais il ne lui parle. Il se demande parfois si elle pense à lui, il se demande si elle pensait à Tom, il se demande si elle sait pour son fils. Jamais elle ne passe un coup de fil, jamais elle ne donne de nouvelles. Pour Bill, sa mère est un mystère à élucider, il voudrait la connaître, connaître cette femme qui l'a mise au monde.