Après le repas du midi, Bill veut retourner au lycée. Il sait qu'il sera assaillit de questions, il sait qu'on le regardera de travers. Mais il ne veut pas rester seul avec ses idées noires. Alors, vers une heure et demie, il part pour le lycée, son sac noir sur le dos, ou plutôt, sur les fesses tellement il est réglé bas.
Chaque matin, il passait par la même route, avec Tom. Des fois, le trajet se faisait dans les rires, parfois dans les cris. Aujourd'hui, il se fait dans le silence. Il passe devant cette boulangerie, où, quand ils étaient plus petits, Tom et lui réclamaient des petits pains à leur tante. Mais ce temps est révolu à présent.
Bill arrive devant le portail du lycée. En tant normal, on le regarde, parce que son style est différent, parce qu'il ne ressemble à personne d'autre que lui, parce qu'il est beau bien que maigre, parce qu'il est accompagné d'un charmant garçon aux dreadlocks blondes relevé en queue de cheval. Aujourd'hui, ces regards ont changé, car quelque chose s'est passée. Bill qui, autrefois souriait à pleines dents en arrivant, n'ose pas affronter ses regards, il n'en a ni la force ni le courage. Il traverse la cour, il sait que plusieurs dizaines de paires d'yeux sont posés sur lui. Il ne regarde à peine où il marche, il va vers l'entrée de l'établissement. Il regarde ses chaussures, dans leur mouvements de va et vien. Si bien qu'il se heurte à quelqu'un. Un jeune blond, plus petit que lui, au visage tendre et familier, Gustav.
- Tu... ça va?
- Mon frère est mort, je suis accusé de meurtre et j'ai les flics au cul, mais à par, ça, oui, ça va.
Gustav se méfie de ce ton ironique, il décide de ne pas aborder le sujet délicat maintenant, il fera l'affaire de la récréation de tout à l'heure.
Bill soupire, un peu honteux de sa réaction.
- Et toi...?
- Ben faut bien...
- Gustav! Appelle une voix.
Les deux amis se retournent, c'est Georg. Mais il ne s'avance pas, il ne veut voir que Gustav.
- Je reviens, dit le blond.
Gustav s'éloigne, Georg regarde Bill d'un air mauvais. Bill ne veut pas rester là, il rentre dans le lycée et va attendre devant sa classe, où des filles sont déjà là en train de chahuter. Il y a aussi un garçon, un grand blond, à peut près de la taille de Bill avec ses talons compensés, donc plus grand, une longue mèche blonde devant les yeux, balayé de noir, le reste des cheveux est court, relevé en hérisson. Il porte des chaussures à damier noir et blanc, un pantalon noir moulant, un t-shirt noir et rose sous un gilet ouvert, noir aussi. Ses yeux sont maquillés, un peu bridés, verts avec de longs cils. Il a une bouche très bien dessinée, des lèvres pulpeuses. Il est beau, trouve Bill, il est bizarre, trouve le groupe de filles. C'est un nouveau, certainement, Bill ne l'a jamais vu dans sa classe. Le jeune homme s'adosse au mur, et attend, à côté de l'inconnu. La sonnerie retentit enfin. Le professeur arrive, Georg passe et snob totalement Bill.
En classe, Bill apprend que le nouveau vient d'arriver en Allemagne, et qu'il est américain. Il parle assez bien la langue du pays, mais il a un accent qui fait sourire. Il s'appelle Matt, il a 18 ans et il paraît assez distrait comme garçon, rêveur. Il va s'asseoir au fond de la classe après sa présentation. Bill remarque qu'il a des airs efféminés lui aussi, dans sa façon de parler et de marcher. Voilà la classe entière partit pour un long court soporifique de deux heures de français... avant que sonne la récré.
Bill sort dans les derniers de la classe, toujours lent à ranger ses affaires. Le nouveau le précède, Bill ne peut s'empêcher de regarder sa grâce démarche. Il retrouve Gustav, parlant avec Georg, près des toilettes. Il s'approche, Georg grimace. Ils s'arrêtent tout deux de parler. Bill est gêné.
- Je heu... on va dehors? Demande-t-il.
- Sans moi, dit Georg en entrant dans les toilettes.
Gustav fait signe à Bill de venir avec lui. Ils sortent dans le froid mordant et se dirigent vers les grilles au fond de la cour. Gustav prend Bill entre quatre yeux et dit:
- Georg n'arrive pas à se défaire de l'idée que c'est toi qui l'a tué...
- Ça me fais mal qu'il pense ça de moi, avoue Bill.
- Moi je ne le comprends pas...
Un long silence s'en suivit, perturbé par les conversations d'autres élèves. Gustav brise le blanc:
- On en sait plus sur le type qui a...?
- Non, coupe Bill soupirant.
Le silence se réinstalle. Bill regarde aux alentours, ne sachant quoi dire. Il aperçoit le nouveau, seul assit en tailleur dans un coin, le regard perdu dans des feuilles de papier, mâchouillant un crayon. Il relève la tête et regarde le ciel, ouvrant ses grands yeux émeraudes en amandes. On dirait un de ces mecs qui posent sur le net, sur des photos voulant exprimer la lassitude, la solitude, l'exaspération ou la dépression. Sauf que lui, il rêve. Puis d'un coup il replonge dans ces feuilles et griffonne quelques mots ou phrases. Bill ne se lasse pas de le regarder, intrigué. Même de loin, Bill ne saurait dire à quel point son visage est doux comme celui d'un enfant.
- Bill tu te sens bien ?! Intervient Gustav.
Bill sursaute, il était complètement dans ses pensées, dans un monde qui n'appartient qu'à lui.
- Oui, pourquoi ?
- J'sais pas tu te balances d'un pied à l'autre en respirant bizarrement.
- Ha...
- T'es sûr que ça va, hein ? Insiste Gustav.
La sonnerie sauve Bill d'une explication douteuse.
- On se voit à six heures à la sortie ? demande le jeune homme.
- Oui... répond Gustav.
Bill s'éloigne, il se dirige vers la salle d'arts plastiques. Il marchait tranquillement dans le couloir quand quelqu'un l'appelle.
- Heu... Bill !... s'il te plaît !
Bill s'arrête d'un coup, se retourne et se prend une personne dans la figure qui tombe sur lui. Il écarquille les yeux quand il voit Matt se tenant au dessus de lui.
- Ho excuse-moi... je ne savais pas que tu allais t'arrêter si vite.
Il se relève, Bill l'imite, un peu abruti par la chute. Matt s'époussette, recoiffe sa mèche et demande :
- C'est où la salle de dessin ?
Bill s'étonne en entendant sa voix aussi fluette que la sienne.
- C'est, c'est... heu, par... par là. Vi... viens avec... m... moi.
Matt le regarde un peu de travers après qu'il est prononcé cette phrase qu'il a eut du mal à sortir. Bill sourit comme il peut et l'emmène vers la classe. Il s'installe sur une table du fond et Matt demande :
- J'peux me mettre avec toi ?
- Ouais si tu veux...
Matt s'installe donc à ses côtés et sort ses affaires. Bill se sent ridicule. Le professeur fait l'appel, puis annonce les consignes :
- Placez-vous en face de votre voisin et dessinez-le !
Bill déménage et va maintenant en face de Matt, qui le regarde sans ciller. Les yeux de Bill vont de son cahier au visage du nouveau, mais ce dernier ne prétend pas se détacher de sa contemplation. Bill se sent rougir et veut mettre fin à ce supplice :
- Pourquoi tu me regardes comme ça ?!
- Ben, je dois te dessiner ! Répond-il comme si de rien n'était.
- Oui...
- Arrête de tourner la tête, que je puisse te regarder normalement ! S'écrit-il.
- Pardon... s'excuse Bill en essayant de rester tranquille.
Son regard croise celui de Matt, pétillant et brillant.
- Ça va être facile t'as un visage tout fin comme un gamin.
- Ha ?!
Bill aurait bien voulut protester en disant que lui aussi avait un visage d'enfant, mais rien n'a voulut de sortir de sa bouche. Il se contente de sourire.
- T'es tout rouge, c'est mignon on dirait un pikachu, remarque Matt.
Bill ne sait plus où se mettre, il a totalement honte, mais en même temps il a envie de rire par rapport à cette drôle de constatation. Mais c'est le mot « mignon » qui le dérange un peu.
Matt commence à dessiner les yeux, le nez, la bouche, puis le contour du visage de son voisin. Bill jette un coup d'½il... ça lui ressemble assez bien. Lui aussi se met à dessiner, en commençant par les yeux également. Mais ça ne rendait pas aussi bien que l'½uvre de son modèle. En moins d'un quart d'heure, Matt avait finit. Il lui montre sa planche.
- T'aimes ? demande-t-il.
Bill est impressionné par la ressemblance.
- Ouais, c'est beau, dit-il simplement.
Il cache son dessin raté, mais Matt veut le voir.
- Tu me montres le tien ?
- Heu... voilà, dit Bill en lui montrant sa planche, en grimaçant.
- Hum, ça va...
Ça va si on aime les extras terrestres. La sonnerie annonce la fin du cours. Bill range ses affaires en essayant d'éviter au mieux le regard de Matt.
- Attendez ! Crie le professeur, j'ai des circulaires à vous distribuer.
Elle se place à la porte pour que chaque élève en prennent une quand ils sortent. Bill regarde en quoi elle consiste une fois dans le couloir. C'est un voyage pédagogique de deux jours à Paris. Bill n'y est jamais allé, et il avait toujours été passionné par la capitale de l'amour, tout comme Tom.
- Tu viens on a anglais, dit Matt en prenant Bill par le bras.
Bill le suit, ne sachant pas quelle sympathie ce garçon lui trouvait.
La fin des cours est arrivée, Bill attend Gustav au portail. Matt passe et sourit :
- A demain, dit-il.
- A demain, dit Bill, froidement.
Gustav arrive à son tour. Ils repartent ensemble chez eux, n'habitant qu'à deux rues d'écart.
En rentrant, Bill s'affale sur son lit. Il n'a pas envie de faire ces devoirs. Sa tante, l'ayant entendu rentré, frappe à sa porte, entre et s'assoit sur le lit, à côté du garçon fixant le plafond avec attention.
- Tu as passé une bonne après midi mon chéri ?
- M'oui...
Sa tante inspire un grand coup avant d'annoncer :
- L'enterrement se fera samedi matin, demain donc.
Une larme dévale la pente de la joue du jeune homme. Sa tante l'essuie avec ses doigts et demande :
- Qu'est ce que tu veux manger ce soir ?
Le garçon tourne la tête et la regarde, les yeux flous.
- Sais pas... soupire-t-il.
Sa tante voit qu'il n'est pas d'humeur pour recevoir de la compagnie, elle le laisse seul en disant : « je te ferais des coquillettes ».
Bill soupire, jouissant du silence. Il roule sur son lit et enfouit son visage dans sa couette, la mouillant de son eau. L'absence de Tom était insupportable, ils étaient toujours à deux, jamais ils ne se séparaient. Dorénavant, la solitude lui est soumise. Le garçon relève la tête et serre sa couette contre lui. Il a envie d'hurler. Il enlève sa veste et ses chaussures, puis il se glisse dans son lit. Il veut dormir, s'il dort, il n'y pensera plus. Mais le chemin du sommeil ne lui revient pas. Il se contente de crier en silence ses souffrances.
« Tom... Tom entends-moi... où es-tu parti ? Reviens-moi... La vie n'a plus de couleur sans toi... Pourquoi es-tu déjà parti ? C'est trop tôt... Emmène-moi là où tu es... Ou alors fais en sorte que je t'oublie, je t'en pris... Il me reste toute une vie pour te pleurer... Ho je t'en supplie enlève-toi de mon esprit... »